Les filles de BigMat

POSTÉ DANS portfolio, sport | TAGS : , , , 30 mars 2013

En France, les femmes cyclistes sont loin d’avoir la même reconnaissance que les hommes. Reportage sur une course avec les coureures de BigMat Auber 93, seule structure française qui tente de faire changer les mentalités en aidant une équipe féminine et une équipe pro masculine.

En ce 27 février, la Belgique tient toutes ses promesses. Le ciel gris s’est perdu dans le brouillard et un seul degré frileux empêche l’humidité de geler sur les vélos. Pour sa première course de la saison, l’équipe féminine BigMat Auber 93 n’a pas choisi la facilité. Le Samyn rassemble parmi les meilleures formations au monde sur un parcours sélectif, avec, cerise sur ce gâteau flamand, un nappage de pavés disjoints.

Les Filles d’Auber ont de quoi être tendues. Les préparatifs du départ ne se déroulent pas comme prévu. A l’étroit dans la voiture ou sur la banquette de la camionnette d’assistance, les jeunes femmes s’enduisent de crème chauffante, préparent des chaufferettes, enfilent des couches successives pour se protéger du froid. A quelques mètres de là, les membres des équipes UCI, le haut niveau international à gros sponsors, sortent toutes pimpantes d’un gigantesque camping-car tout confort. Leurs mécaniciens ont préparé leurs vélos qui attendent, impeccablement réglés et alignés.

Chez BigMat Auber 93, Guy Gallopin, le directeur sportif, est parti à la recherche de l’assistant, introuvable à 40 minutes du départ. L’organisation prend du retard. Roxane Fournier, une des plus expérimentées et membre de l’équipe de France rappelle ses coéquipières à l’ordre : »Il faut aller signer la liste de départ maintenant, sinon c’est fichu ! » Mais les roues ne sont pas à la bonne pression et on cherche en vain les bidons restés à l’hôtel, à Valenciennes… Tant pis, il faut y aller, on se débrouillera sur la ligne de départ !

 

Difficile de briller dans telles conditions. Steffi Jamoneau est dans le bon groupe, mais sur un mouvement du peloton elle est poussée contre un trottoir et casse une pédale. Elle attend la voiture suiveuse, mais dans la précipitation du départ on n’a pas chargé de vélo de rechange. La mort dans l’âme, Steffi s’installe sur la banquette arrière. Elle termine sa course à 17 km du départ.

Devant, le rythme est rapide et des cassures se produisent rapidement. Trois Filles d’Auber abandonnent. Décrochées du peloton, il ne leur sert à rien de prendre des risques. Deux jours plus tard elles doivent participer à une autre course belge. Pour l’instant, elles passent et repassent au ralenti le long de la ligne droite d’arrivée, à la recherche du camion d’assistance, introuvable. Elles finiront par se mettre au chaud dans la tente de l’organisation. Le seul soleil de la journée est pour Elodie Hegoburu. Elle est passée au-dessus du guidon et, bien secouée, cherche maintenant un médecin.

Sur la ligne d’arrivée, on attend de voir passer le peloton pour connaître le classement. La course des hommes sera commentée en direct dans les hauts parleurs, les spectateurs en connaîtront toutes les péripéties. Mais les Dames, comme on dit en Belgique, n’ont pas droit à « Radio Tour ».

Sans surprise, Mélodie Lesueur et Roxane Fournier s’en sortent le mieux. Elles ont participé deux semaines auparavant au Tour du Qatar avec l’équipe de France et sont déjà en jambes. Toutes les deux ont également un sacré caractère et ne se laissent jamais abattre. Pourtant au fil des tours, Mélodie éprouve des difficultés.  » Mon défaut, explique-t-elle à l’arrivée, c’est d’avoir peur en peloton lorsque c’est humide. » Ses dernières saisons, dans de telles circonstances, elle a été victime de plusieurs chutes avec des blessures importantes. « Je prends mes précautions, mais du coup j’ai entamé le secteur pavé en dernière position. Devant, les filles avaient fait une cassure, Je suis partie la reboucher. Ce sont des efforts supplémentaires. A un moment, c’est obligé de casser, on ne peut pas rester à 190 pulses (pulsations cardiaques) pendant quarante bornes, il faut du répit. Les pavés mouillés, c’est pas mon truc. Mais je viens parce que c’est une bonne semaine avec trois courses, parce qu’on est six à Auber et on se doit d’aider Roxane Fournier qui aime ces conditions. »

Alors que Mélodie jette l’éponge à l’entame du dernier tour, Roxane justement commence à avoir du mal. Elle est dans un petit groupe qui vient de se faire lâcher du peloton. En voiture, Guy Gallopin s’approche à sa hauteur et lui demande : « - Plus d’jus ? » Roxane répond : » J’suis mal. J’sens plus mes jambes. » Elle se remet en danseuse fait l’effort de rejoindre le radeau des autres naufragées des Flandres. Elle sera la seule Fille d’Auber à terminer, 72ème.

Après l’arrivée, elle rejoint ses coéquipières qui l’attendent dans la camionnette, enfin arrivée. Elle est garée en bout de ligne droite, bien loin des semi-remorques, des cars pullman flambants neufs des équipes professionnelles masculines.

BigMat Auber 93 est la seule structure française à posséder une équipe masculine et une féminine. Les hommes évoluent en Continental, la troisième division professionnelle. Les femmes sont en Division nationale, un cran en-dessous des équipes UCI qui courent en international.

Le Département de la Seine-Saint-Denis est un partenaire de longue date de l’équipe cycliste d’Aubervilliers et soutient activement cette démarche d’intégrer une équipe féminine de niveau national dans la même structure que les professionnels masculins. Les coureures bénéficient du soutien de la machine bien rodée du Club Municipal d’Aubervilliers, de stages, et d’un matériel de qualité. Avec succès puisqu’en 2012 elles ont remporté la Coupe de France, plusieurs courses et comptent deux titulaires de l’équipe de France.

Cette année, les Filles d’Auber auront régulièrement le soutien du directeur sportif Stéphane Javalet et de ses adjoints qui dirigent habituellement l’équipe pro masculine. Un atout certain, car Javalet, Guy Gallopin et Stéphane Gaudry comptent chacun plusieurs dizaines d’années d’expérience sur toutes les courses cyclistes, tour de France compris. Paradoxalement, c’est sans doute ce niveau d’expérience qui a joué des tours à l’organisation des filles de BigMat Auber 93.

Guy Gallopin a depuis longtemps l’habitude de travailler dans une structure professionnelle où chacun, du mécanicien à l’assistant, connait sa partition et la joue les yeux fermés. Mais le budget de l’équipe féminine ne permet pas d’employer de professionnels et on compte sur des bénévoles passionnés. Ils sont certes compétents, mais on ne peut avoir envers eux le même degré d’exigence qu’avec des professionnels aguerris. Lors de sa première course avec les filles, Guy Gallopin s’en est rendu compte, un peu tard. Mais tout est rentré dans l’ordre les jours suivants.

De retour à leur hôtel, les coureures se sont remises de leurs efforts et sont libres de discuter. Toutes se plaignent du manque de reconnaissance du cyclisme féminin et de la différence de traitement entre les hommes et les femmes.  » En France, je ne vois pas les choses changer, déclare Mélodie Lesueur. Je pense que lorsque j’arrêterais le cyclisme ce sera toujours pareil. A l’étranger, les choses changent. Dans certaines équipes pro hommes et femmes, les femmes ont de meilleurs résultats que les hommes. » Dans ces équipes UCI (internationales) les coureures sont professionnelles.

Elles ont leur rôle attitré à l’année et certaines savent qu’elles ne gagneront jamais, elles sont seulement des poissons pilotes qui aident le leader à gagner. Rien de comparable avec le niveau de Division nationale où évoluent les filles d’Auber. Aucune d’entre elles n’est professionnelle. Mélodie Lesueur est devenue championne de France Elite en 2011 alors qu’elle travaillait en usine. Elle raconte : » Je rentrais à 22h00 et j’attaquais le home-trainer, beaucoup de filles sont dans ce cas. Ou bien elles commencent leur journée à 6h00 par s’entraîner pour ensuite aller en cours. Certaines ne prennent pas leur pause de midi pour rouler. C’est la vie de cycliste féminine. »

Pour une fille, le vélo c’est dur quand on est dessus, c’est dur aussi quand on en descend. Steffi Jamoneau, vice championne de France sur piste (omnium) en témoigne : «  Il faut être teigneuse, avoir un mental de fou. Roxane par exemple, je ne la vois jamais déprimer, jamais baisser les bras. » Alors elle s’arrange pour concilier études et cyclisme.  » Je suis en première année master Staps pour devenir prof d’EPS. Cette course tombe bien, c’est pendant les vacances. Il m’arrive de manquer les cours du vendredi pour me rendre à une course, je rattrape les cours ensuite. Certaines semaines je ne m’entraine pas pour réviser pour mes partiels. Le vélo n’est pas une priorité car on sait qu’on n’en vivra pas. »

Steffi Jamoneau n’en démord pas :  » Ce qui manque au cyclisme féminin en France, ce sont les moyens. La différence filles garçons est flagrante. » Mélodie reprend :  » Souvent sur la même course la fille qui gagne empoche 300 € et le pro 6 000€. Alors qu’on en bave pareil, on s’entraine pareil, on même a des contraintes que les pros n’ont pas, un boulot, des études. Certains me le disent : « Vous êtes vraiment courageuses. »

De grandes équipes comme La Française des Jeux, Cofidis, devraient monter une équipe féminine. Mais ils ne nous prennent pas au sérieux. Auber ouvre la voie, aux autres de s’y mettre. »

Pourtant, jour après jour, les Filles d’Auber remontent en selle, bouffent du kilomètre. Tout simplement parce qu’elles aiment ça. Mélodie Lesueur conclut : « Le vélo est tellement un sport ingrat, la victoire ne peut s’obtenir qu’avec le travail de toute une équipe. Et nous essayons de réaliser ce rêve. On n’est qu’une petite équipe de DN mais nous nous apprécions toutes les unes les autres, et nous sommes contentes lorsqu’on rentre à la maison avec une victoire que nous sommes parties chercher ensemble. »

Georges Makowski

Comments are closed.

Loading